Ṣaṇmukhi mūdra, une pratique de pratyāhāra

Qui dit yoga dit āsana (postures)... Qui dit yoga dit prāṇāyāma (respiration)... Mais il y a tout un pan du yoga qui est très peu pratiqué (pour David Frawley, c'est "la branche oubliée du yoga"...) que l'on appelle "pratyāhāra", et qui est pourtant "la part la plus subtile du hatha yoga", qui est "un prélude à la méditation" nous dit Nischala Joy Devi. Pratyāhāra, c'est "le retrait" - j'aime bien dire "la soustraction" des sens... Les sens (la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher...) nous sont très utiles pour percevoir (et apprécier...) le monde dans lequel nous vivons, mais ils ont cet inconvénient (parce que c'est leur nature) de nous tenir constamment tournés vers l'extérieur... Or, dès lors que nous avons emprunté le chemin du yoga, nous sommes entrés dans une quête intérieure... Pratyāhāra est ce retour(nement) vers l'intérieur... C'est cesser d'alimenter l'intérieur avec l'extérieur, afin de découvrir ce qu'il y a réellement en nous...


Ṣaṇmukhi mūdra - la fermeture des portes du visage - illustre parfaitement ce qu'est Pratyāhāra :
- les pouces, placés sur le tragus de l'oreille, bouchent le canal auditif
- les index ferment la commissure des yeux
- les majeurs les narines
- et les annulaires au-dessus et les auriculaires au-dessous, ferment l'entrée de la bouche

C'est une gestuelle à la fois symbolique (comme le disait Pir Vilayat, il s'agit de mettre "des sentinelles aux portes de ses perceptions"...) et très pratique de pratyāhāra où l'on vient littéralement boucher, fermer les portes sensorielles de manière à couper l'entrée des stimulis extérieurs et de tourner enfin... notre attention vers l'intérieur. Ne serait-ce que fermer les yeux... nos yeux si sur-stimulés aujourd'hui dans notre société d'écrans en tous genres, est une pratique de pratyāhāra... C'est ce que Rainer Maria Rilke enjoignait de faire à son jeune poète : "votre regard est tourné vers l'extérieur, et c'est d'abord cela que vous ne devriez désormais plus faire".

Dans ṣaṇmukhi mudrā, non-seulement nous fermons les yeux, mais également toutes les autres portes d'entrée sensorielles. Nous ne percevons alors plus rien de ce qui vient de l'extérieur, mais on se met à l'écoute de son propre monde intérieur... Inspirez doucement, bloquez le haut des narines avec les majeurs, et dès que vous en ressentez le besoin, relâcher la pression des doigts pour expirer... Avec de la régularité, sur le temps de rétention, vous percevrez nāda, "le son muet" décrit dans l'Haṁsa Upaniṣad (cela dit quelque-chose aux élèves de yoga nidrā)... Mais nous pouvons aussi tout simplement commencer par l'écoute subtile du son de notre respiration... et pour plus de facilité, on peut accompagner cette mudrā du bourdonnement de l'abeille (bhrāmarī prāṇāyāma), ce qui est intéressant, car dans leurs commentaires du sūtra II.54 de Patañjali, Iyengar et Bhoja avant lui faisaient référence au "syndrome" de la reine des abeilles... Toutes les abeilles butinent et nourrissent la Reine... Tous nos sens butinent et nourrissent notre mental. En permanence. Car comme disent les indiens "sarvam annam", tout est nourriture : ce que l'on met dans sa bouche, mais tout ce qui d'une manière ou d'une autre, entre en nous : images, odeurs, impressions, sensations... Si l'on cesse d'alimenter le mental, si l'on coupe les sens à la source, tout en nous devient calme et pacifié... Tous les sens s'apaisent, imitant la véritable nature de la conscience, citta.


Yoga Sūtra II.54 : svaviṣaya asaṁprayoge cittasya svarūpānukāraḥ iva indriyāṇāṁ pratyāhāraḥ

L'apaisement du mental est l'un des effets rapides et appréciables de ṣaṇmukhi mudrā (vous avez remarqué comme les portes de perception se trouvent presque toutes "dans la tête", à proximité de la région cérébrale...). Dans une séance de yoga, vous pratiquez ṣaṇmukhi mudrā après une série posturale et avant d'entrer dans quelque-chose de plus méditatif, comme une transition, oui... un prélude. C'est une très belle pratique d'intériorisation en cette saison Vata, dissipée, dispersée qu'est l'automne selon l'āyurveda, mais où en même temps, après la ferveur estivale, tout nous invite à rentrer à l'intérieur, au chaud dans sa maison, mais aussi plus profondément, en nous-même... 
Au royaume de notre conscience.

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