Ujjāya prāṇāyāma (उज्जायप्राणायाम), la respiration victorieuse

Nous sommes beaucoup dans nos pensées, dans notre tête, immergés dans notre propre bavardage intérieur... Beaucoup dans nos émotions, qui nous submergent parfois... Dans notre corps aussi : dans les complexes ou les vanités du corps peut-être jusqu'à un certain âge, et, à partir d'un certain âge, dans les inconforts, les douleurs de ce corps... Mais finalement, nous sommes assez peu dans la vie... Dans la vie qui est là, qui est tout ce qui est, et qui attend d'être connue. Nous sommes comme ce poisson dans l'eau qui voudrait faire l'expérience de l'océan, et ne se rend pas compte qu'il baigne dedans !... C'est pourtant bien l'expérience de la vie que le yoga entend nous faire faire, de la vie dans ce qu'elle a de plus fondamental et de plus mystérieux, de la vie au plus haut de ce qu'elle a à nous offrir en tant qu'être humain. Et l'un des moyens, tout simple, que nous avons d'être en contact permanent avec la vie, c'est la respiration. Cette fonction vitale, qui est toujours là, qui est toujours accessible, quoi que nous fassions, pensions ou éprouvions. Alors, comme je vous le dis souvent, il serait bon que nous puissions avoir conscience de la respiration tout le temps. Ou à tout le moins déjà, dès lors que vous passez le seuil de cette porte en arrivant à votre séance de yoga....  Mais la respiration sait si bien se faire oublier que l'exercice n'est pas aisé à pratiquer toute la séance... 
C'est Ujjāya, la respiration victorieuse qui va nous y aider...




qu'est-ce qu'ujjāya prāṇāyāma ?

En sanskrit, jaya est la victoire, et uj (une variante grammaticale de ud ou de ut se rapporte à tout ce qui va "vers le haut, hors de", et selon B.K.S Iyengar uj signifie également "souffler, s'expanser"...). Ujjāya (ou Ujjāyī, ou plus court Ujjaï) prāṇāyāma est donc "la respiration victorieuse", dans le sens où elle nous permet de conquérir l'état de yoga en abrégeant notre discours mental (c'est la définition même du yoga selon Patañjali, YS I.2...) par l'attention soutenue que nous portons au va-et-vient de la respiration. Plus nous respirons (consciemment), moins nous pensons, plus nous devenons vivants... Et ce qui nous permet, avec Ujjāya, de rester longtemps attentif à la respiration, c'est le son, si particulier, que cette respiration produit. Un bruissement, un raclement, un ronflement peut-être, qui rappelle le son de la mer, celui que l'on entend lorsque l'on colle l'oreille à un coquillage (Ujjāya est parfois appelée "la respiration de l'océan"), ce son qui va progressivement recouvrir tout le bruit que font nos pensées...

la technique pour respirer en ujjāya

Le son émis par la respiration en ujjāya est du au frottement de l'air contre les parois de la gorge que l'on va légèrement contracter tandis que l'on inspire et expire par le nez. Anatomiquement, c'est l'épiglotte (une partie cartilagineuse à la racine de la langue) qui vient partiellement fermer la glotte (l'espace entre les cordes vocales) à l'entrée du larynx. 
L'une des techniques, pour sentir l'endroit dont il s'agit, consiste à commencer bouche ouverte, et à émettre un long "haaaaaaaaaaa" chuchoté ou soupiré (et non "voisé"), un peu comme si l'on voulait faire de la buée sur une vitre. Puis progressivement, vous fermez la bouche en maintenant soulevé le palais mou à l'arrière de la gorge (bailler donne aussi cette sensation). Vous inspirez et expirez à présent bouche fermée, par le nez, en gardant cette sensation de légère constriction et surtout de remontée, de concavité au niveau du voile du palais (c'est cela qui assure que l'on ne force pas sur les cordes vocales). Au début de l'apprentissage, le son est très audible, puis progressivement, il devient plus subtil, plus intérieur, entendu par vous seul(e), s'installant de lui-même dans certaines postures ou attitudes.


en ujjāya, l'épiglotte recouvre partiellement l'espace de la glotte,
comme on viendrait partiellement fermer l'entrée d'un tuyau d'arrosage avec le pouce

les (autres) bienfaits de la respiration en ujjāya

 puisque le passage de la gorge est légèrement étréci, le filet d'air respiré circule plus lentement, la respiration s'allonge, s'approfondit, ce qui naturellement induit un état d'apaisement et de calme intérieur. Ce prāṇāyāma s'accommode donc bien des postures méditatives, mais il peut aussi se pratiquer dans les enchaînement pour les rendre plus fluides ou pour trouver plus d'équilibre dans les postures debout. Convient en assise comme en marchant, selon la Haṭha Yoga Pradīpikā (II.53)... Et s'agissant de respiration / relaxation, je note ici simplement que le nerf vague (pneumogastrique), qui dans notre physiologie, va signifier au corps qu'il peut se relaxer, hasard ou non..., gouverne aussi les cordes vocales...
 Ujjāya est une respiration freinée, donc qui aura tendance à placer le transverse, l'indispensable gaine abdominale, alliée du périnée...
 c'est une respiration équilibrante, où l'inpire et l'expire cherchent à être de même durée
 et c'est une respiration purifiante, qui va finir de chasser, "uj, ud", vers le haut, les mucus de l'hiver : en āyurveda le début du printemps est encore une saison kapha...
 alors si vous pouvez rester suffisamment longtemps concentré(e)s sur le son de cette, de votre respiration, le son de "l'océan", ujjāya peu à peu vous fera oublier toutes les plaintes du corps ou du coeur, tous les bavardages mentaux pour vous reconnecter, tel le poisson dans l'eau, à votre propre océan cellulaire intérieur (le bruit que l'on entend dans le creux de notre main ou le coquillage porté à l'oreille est en fait celui de notre propre circulation sanguine...) et extérieur, à cet océan d'air qui nous entoure, et qui nous respire...

PS : je voudrais juste ajouter que si ujjāya est souvent comparée à une respiration océanique, du point de vue des éléments, la respiration "glottique" n'est pas reliée à l'élément eau, mais à l'élément éther ou espace, le cinquième élément de la tradition indienne. Dans ujjāya prāṇāyāma, vous respirez par le nez, mais vous avez la sensation que vous respirez par la gorge, par la fourchette du sternum, vuśuddhi en sanskrit, dont l'élément est l'éther et le son HAM. Et j'aime à remarquer que le son qui justement nous aide à "trouver" ujjāya est ce même HAaaaaaa prolongé, moins le M final qui est voisé...

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